La chèvre céleste

Il est six heures, à peine.
Le soleil est levé et éclaire le marais de rayons encore doux.
Un bruit, presque un chant, attire l’attention.
Il n’y a pas de vent, pourtant.
Qui est donc responsable de cette petite chorale matinale ?
Mystère du matin.
Ce n’est pas toi, le vent qui te fais à peine zéphyr au niveau du sol.
Le regard, curieux, se lève vers le ciel.
Il est d’un bleu doux, dépourvu de nuages, et bien plaisant somme toute.
Enfin les yeux se portent vers un oiseau qui décrit, dans ce décor du mois d’août, de grands orbes, des cercles qui le conduisent bientôt vers la terre nourricière.
Le bec est dirigé vers le sol. Les rectrices sont étalées, et les ailes s’ouvrent largement pour freiner plus encore cette chute programmée.
Le chant se fait entendre mieux ; il est plus proche.
C’est, au fond, une sorte de bêlement qui peut faire penser à la chèvre, et puisqu’il vient du ciel, il est naturellement céleste.
L’oiseau est à présent au sol.
Son ami l’a reconnu. Charmé et tout de même surpris par ces espèces de vocalises, il sait maintenant qu’il a affaire à celle qui ne manque jamais le passage de la vierge.
Oui, nous étions un 15 août.
En ces temps, malheureusement reculés, la bécassine des marais nichait encore en Vendée et lors de cette matinée estivale, elle ne venait pas d’arriver car ses petits étaient grands, déjà.
Cet oiseau au long bec est attachant à bien des points de vue.
Peut-être moins connu, son registre vocal n’en est pas le moindre.
Tout le monde connaît son célèbre - baiser -, prononcé à son départ, ou fréquemment, lorsqu’elle parcoure le ciel à la recherche d’un gagnage.
Son chant que l’on pourrait traduire par - houhouhouhou- s’est révélé, avec le temps, ne pas être un chant, mais seulement la voix du vent qui joue avec ses plumes, ou, plus certainement encore, la résistance de l’air à des frictions énergiques. Une question de Physique, sans doute.
Qu’importe ?
Il entre dans son registre sonore. Hélas, pour les plus jeunes, il faudra aller bien plus au Nord pour l’entendre, de nos jours.
D’ordinaire, la bécassine est silencieuse, discrète ; elle évite les bruits qui pourraient signaler sa présence.
Mais il arrive qu’elle se montre bavarde.
Avec une petite dose de passion, de patience et de chance, il suffit de rejoindre un marais lors des derniers jours de mars, et même au début avril pour assister à ses premières parades et l’entendre chanter.
- Ticke, Ticke, Ticke - dit-elle alors, surprenant son auditoire habitué à plus de mutisme.


Elle s’envolera bientôt pour rejoindre des contrées plus sauvages, sans doute mieux préservées, et trouver le milieu, la quiétude dont elle a tant besoin pour faire naître ses enfants. Son départ est discret et ouvre la porte du rêve, celle des souvenirs aussi.
On l’imagine volant en groupe vers ces vastes étendues sauvages, où, en pleine toundra, elle sera encore plus séductrice, montrera ses atours, et donnera naissance et de petits oisillons dont le regard tendre et innocent rendra paisibles nos nuits.
Les souvenirs des marais vendéens, tout en bordure de la célèbre Baie de l’Aiguillon s’immiscent dans le rêve.
A l’automne, sous le ciel bas, on pouvait admirer des centaines de bécassines changeant de restaurant, d’un vol bien concerté, harmonieux, comme si le chef d’orchestre des beautés naturelles commandait ces ballets admirables.

La beauté de la bécassine s’entoure pourtant de discrétion.
Elle aime véroter au soleil et se prélasser parmi les jeunes pousses de roseaux en septembre, mois du repos pour elle.
Elle est farouche souvent, craignant ses ennemis, à juste raison.
Tout en elle est fait pour se confondre avec le milieu qu’elle affectionne.
De l’eau douce, peu profonde. Une végétation rase, un peu clairsemée qui offre cependant ici ou là des refuges salvateurs.
Ses chamarrures brunes lui confèrent un précieux mimétisme dans son biotope. Elle répond au soleil par quelques lignes claires. A la boue, aux salicornes fanés, elle propose des couvertures couleur d’automne parmi lesquelles les bruns foncés, presque noirs, le disputent à des nuances châtaigne.
En arrivant, seule ou en groupe, la bécassine observe. Dressée, yeux grands ouverts. Rassurée, un peu, elle se met à manger avec application. Et puis rejoint le couvert à grandes enjambées à ce qui semble pour elle une alerte.
Quand elle juge le danger un peu distant, elle s’adonne aux plaisirs de la sieste.
Et nous fait le cadeau de son bain, de sa toilette, effectuée avec soin.

Créé le 06/12/2013 par Patrick Fichter © 1996-2017 Oiseaux.net