Le chevalier noir

Des arlequins, on disait que leur costume multicolore représentait les nombreuses facettes de leur personnage.
Mais ils avaient aussi le visage barbouillé de noir de fumée.
Notre ami limicole a emprunté leur nom et se présente ainsi comme un chevalier noir, lorsqu’il a revêtu son costume de noces.
Il est d’ailleurs le seul, parmi les chevaliers, à présenter des aspects aussi différents selon l’époque de l’année.
Cette particularité n’est pas la seule, un peu comme si ce beau chevalier, un peu noir, voulait rester fidèle à l’histoire, et montrer toutes les facettes d’un personnage vraiment haut en couleurs.
Lorsqu’il se promène à l’automne dans une tenue modeste, il fait très facilement l’objet de confusions.
C’est, en général, avec le chevalier gambette qu’on le confond, et bien des observateurs se laissent prendre au piège.
Pourtant, on le reconnaît aisément, de loin, à ses allures plus claires. Il les partage avec son cousin, le chevalier aboyeur, dont il est souvent voisin de pêche.

Mais si les allures lointaines sont comparables, la couleur des pattes et du bec suffisent en général.
Vertes chez l’un et rouges chez l’autre.
Ils ont en commun, non seulement la taille, très comparable, les allures pâles, mais aussi le cri.
- Thiou, thiou, thiou - dit l’aboyeur ; - Thiou - répond l’arlequin.
Une syllabe ou trois font toute la différence.
Le chevalier gambette a lui des pattes et un bec tirant vers le rouge ou, au moins l’orangé.
Mais il est plus petit.
Son plumage est plus contrasté, son cri bien différent, plus riche probablement.
Le chevalier noir est plus élancé, ses pattes plus hautes, et son bec plus fin et plus long.


De loin, ce bec semble noir, mais lorsqu’il s’approche, lui, pourtant farouche, on voit bien sa base orange surtout avant son repas dans la vase noire.
C’est un très bon nageur.
Voici une autre facette de son personnage. Il plonge, même, tel un phalarope avec lequel il partage quelques petites choses encore.
Lui ne se rend pas dans le haut arctique pour fonder son foyer.
La Laponie lui suffit.
Ceux qui s’y sont rendus l’ont vu branché sur un petit bouleau, à la frontière de la toundra.
Quelques pas de plus leur ont suffi pour être survolés de près, à la limite du piqué agressif qui peut se terminer par un coup de bec sur le crâne ou, dans les meilleures circonstances, une fiente déposée, toute chaude, sans aucune intention amicale.
L’oiseau défend son territoire, sa famille et ne ménage pas ses cris, jusqu’à l’enrouement.
Ces visiteurs étaient expérimentés. Ils savaient que trois pas en arrière suffiraient à rendre à leur ami le calme, tout en le protégeant contre l’extinction de voix.
Notre chevalier noir a donc en commun cette agressivité naturelle avec la sterne arctique dont la réputation n’est plus à faire.
Serait-il donc imitateur ?
Il copie, en tous cas, le tadorne de belon, et se rend dans la mer de Wadden pour effectuer sa mue.
Cette mue est complète en fin d’été quand la saison de reproduction s’est achevée.
Un autre mue, partielle, aura lieu au début du printemps et nous permettra de l’admirer revêtu de son beau costume noir, une tenue de fêtes.
Différent quant aux moeurs, à la taille, au plumage, il partage aussi avec le Phalarope, une donnée naturelle relativement rare.
Chez lui aussi, c’est le mâle qui est pourvu des plaques incubatrices. Il garnit le nid, assure la couvaison des oeufs élève sa famille, victime, lui aussi, de coups de canifs dans le contrat conjugal.
Mais la recherche scientifique, déclarée très incomplète encore, par les plus hautes autorités, a témoigné d’une observation portant sur une femelle pourvue de plaques incubatrices…
Voici qui nous ramène à Charles Darwin et l’évolution des espèces.
Patientons donc jusqu’à de prochaines découvertes, forts du bonheur de côtoyer ce bel oiseau au registre varié et à l’élégance notable.

Créé le 12/11/2013 par Patrick Fichter © 1996-2017 Oiseaux.net