Luttes territoriales

L’oiseau est bien changeant.

Les saisons ne se ressemblent que peu.

Finalement, ces mouvements naturels ne peuvent que nous réjouir en nous montrant si bien que nous ne savons pas tout, encore, et que la nature est riche.

Imaginez un instant un petit lopin d’eau saumâtre, peuplé de quelques ilots, judicieusement disposés pour faire le confort des oiseaux dont nous espérons tous la visite.

En bordure, face à vous, une assemblée d’arbustes en marque la limite.

A votre gauche, le soleil déjà généreux sur le coup de midi, se fait plus tendre dans ses éclairages en milieu d’après-midi, puis continue sa course vers son couchant.

Deux hectares tout au plus accueillent bien des oiseaux.

Les courlis, très lointains et quelques jolies sarcelles parfois plus proches, en plein cœur de l’hiver.

Mais le printemps, vous le savez, est la saison d’abondance, celle de la magnificence, de l’explosion de la vie.

Dès mars, les premières hirondelles, un peu plus loin, commencent leurs courses à l’insecte au-dessus d’une eau sobre, donc superbe, dont les douces teintes grises se teintent un peu de bleu.

Un peu plus haut, les premiers milans ont regagné les lieux, et leurs chants hennis plus que prononcés attirent l’oreille avant que les yeux ne suivent et ne se réjouissent de retrouver ce joli rapace, noir de loin, mais aux couleurs si riches lorsqu’il veut bien s’approcher.

Quelques pas encore, et vous aurez la chance d’entendre le pot-pourri de la Gorge bleue qui, fidèle à sa patrie, à la branche près, revient du Portugal.

Mais c’est de ce petit lopin dont il est question.

Il abrite traditionnellement d’assez nombreux couples d’échasses blanches, les amours de ce petit oiseau à l’œil cerclé d’or, celles des linottes, des bergeronnettes printanières, ou des Tadornes de Belon.

Voici bien du monde déjà !

L’avocette, appelée de tous les vœux, avait enfin décidé d’y construire son nid.

Mais cette année 2015 a connu l’exceptionnel.

Petits gravelots, linottes et bergeronnettes se sont apparemment sentis frustrés, un peu désemparés devant ces familles nombreuses, un peu envahissantes.

Passe encore pour les échasses, avec leurs 50 nids ou les avocettes, très modestes, avec 10 nids à peine.

Mais le point d’orgue de l’année est que les mouettes rieuses ont investi les lieux, dans une explosion démographique sans précédent. Les couples nicheurs, au nombre de 9, l’année précédente ont été plus de 90 !

Les deux hectares sont devenus petits.

Les habituelles rixes amicales ont pris beaucoup d’ampleur.

Echasses et avocettes ont cohabité, mais pas toujours paisiblement avec d’un côté comme de l’autre des reconduites à la frontière.

Les Tadornes qui, le plus souvent se querellent entre eux se sont montrés souvent agressifs avec l’échasse ou l’avocette, et c’est souvent cette dernière qui s’est montrée la plus timide.

On ne se refait pas.

Les mouettes rieuses que l’on pourrait mieux nommer crieuses ont assuré la sonorisation.

Les luttes territoriales ont montré ce qu’elles peuvent devenir quand l’aire de reproduction voit sa surface diminuer ou quand le nombre d’oiseaux nicheurs augmente un peu vite.

Ce sont très vraisemblablement des circonstances locales qui expliquent, pour l’essentiel, cette recrudescence exceptionnelle.

Pour autant, il était possible de penser que la présence de ce grand nombre de mouettes, vocifères et agressives, protégerait les autres, vaillants pour la plupart mais moins guerriers sans doute, et les aideraient à lutter contre les prédateurs comme le milan noir.

Mais non !

Partout, on pouvait entendre ce slogan:« Touche pas à mon territoire »

Il y eut sans doute bien des envols communs, plus compacts qu’à l’habitude.

Mais rien n’a empêché le noir Milan de croquer les bébés échasses ou avocettes et même de s’emparer (une dans chaque patte) d’enfants de mouettes rieuses.

Pire encore !

Si cette mouette d’apparence aimable participe loyalement aux tentatives de défense de ce territoire commun, elle est sans pitié pour les jeunes de ses voisins dont elle s’empare sans vergogne, pas plus pour ceux de son espèce, un comble en la matière.

Affaire de caractère aurait dit sans doute Monsieur de La Bruyère.

La mouette n’aura rien gagné à montrer cette facette qui ne l’honore pas, car, pour sa défense, elle n’a pas l’argument du Milan qui, assez piètre chasseur, a ses enfants à nourrir.

Madame crieuse ne manquait pas de poissons, d’insectes, de lombrics ni de graines.

Voici ce qu’il advient lorsque l’espace se réduit.

L’oiseau deviendrait-il cruel ?

Le spectacle a pris fin à la mi-juin devant ces lieux silencieux et déserts qu’aucun des belligérants n’occupait plus.

Les responsables du lieu que certains auront reconnu ont immédiatement pris les mesures nécessaires en restructurant l’endroit et en « desserrant » les points de nidification.

Qu’ils en soient remerciés !

Et gardons en mémoire non pas ces actes vilains, mais les petites querelles traditionnelles, si élégantes, qui permettent à chacun de défendre ses petites frontières.

Créé le 30/11/2015 par Patrick Fichter © 1996-2017 Oiseaux.net