Regards sur la blanche aigrette.

Articles / DossiersNatur'ailes vous raconte. par Yves Thonnerieux
Aigrette garzette @ Philippe Pulce
Aigrette garzette @ Philippe Pulce
Lorgnés avec convoitise par les chapeliers de la Belle Epoque, les ornements effilés de l'aigrette -la bien nommée- sont au rendez-vous de maintes régions françaises où ce héron s'est installé depuis vingt ans.

Symboles virginaux dans notre inconscient collectif, les oiseaux blancs jouissent auprès de nous d'un capital de sympathie qui puise au plus profond de notre culture, au risque de bousculer la simple logique. S'il était couleur de neige, le cormoran -notre bête noire au propre comme au figuré- se verrait sans doute largement absout des crimes dont on l'accuse. Inversement, à régime piscivore équivalent, l'opprobre serait sans doute le lot d'une aigrette au plumage anthracite ! Mais la nature ayant opté chez elle pour la couleur blanche, la voici unanimement tenue à l'écart de notre critique. Traduits dans les faits, ces bons sentiments ont valu à l'aigrette de figurer dès 1962 dans la liste des espèces intégralement protégées en France... Ce dont elle profite amplement depuis pour grignoter des espaces neufs.
Car pendant longtemps -au moins jusqu'au milieu de la décennie 70-, l'évocation de cet oiseau était inévitablement associée à une région : la Camargue. Plus de 90 % des aigrettes, représentant alors 1 650 couples, nichaient entre les deux bras du Rhône ; les 10 % restants ayant timidement essaimé, via la Vallée du Rhône, jusqu'aux grandes régions d'étangs que sont le Forez et la Dombes.


Les étapes d'une colonisation

Aigrette garzette @ Alban Cordoba
Aigrette garzette @ Alban Cordoba
Avec l'arrivée des années 80, l'essor démographique et spatial fut considérable, au point que 15 ans plus tard, près de 10 000 nids étaient recensés chez nous (dont plus de 5 000 certains printemps dans la seule région camarguaise). L'élément marquant de ce mouvement expansionniste fut l'installation de l'aigrette le long de la façade atlantique où la moitié des couples au moins vivent aujourd'hui.
L'essor peut sembler paradoxal si l'on considère la sévère mortalité qui affecte les populations d'aigrettes à l'occasion des vagues de froid : lors de l'hiver 1984-85, plus de 40 % d'entre elles payèrent de leur vie le choix de la sédentarité. Mais en 5 ans à peine, l'effectif reproducteur retrouva son niveau précédent, grâce aux rescapés qui avaient hiverné hors de France et parce que des renforts nés en Espagne et en Italie vinrent spontanément combler chez nous les places vacantes. Pour accélérer la reconquête, de nombreux sujets se reproduisirent dès l'âge d'un an, ce qui est exceptionnel en temps normal.
La prospérité actuelle de l'aigrette en France est aussi grandement redevable à une longue série d'hivers cléments. Et si tout porte à croire que la prochaine vague de froid sera rudement ressentie par l'espèce, pour l'heure, l'aigrette garzette promène avec insouciance sur nos zones humides l'harmonie de sa silhouette et l'impeccable blancheur de sa livrée.


Peu difficile au moment de passer à table

L'étude de sa biologie met clairement en évidence l'importance des zones d'alimentation : il faut que dans un rayon de 10 à 15 km autour des sites de ponte, l'espèce puisse disposer d'un bon potentiel d'eaux peu profondes. A partir de là, les aigrettes s'avèrent assez souples, tant sur le plan de la configuration des lieux de pêche (canaux, fossés, marais plus ou moins saumâtres, étangs, rizières...) qu'en ce qui concerne la composition de leur menu quotidien : poissons en tous genres, insectes et leurs larves, grenouilles, mollusques...
L'activité halieutique des aigrettes relève de la non spécialisation : parfois, on les surprend, à l'instar des hérons cendrés, dans l'immobilité caractéristique du pêcheur à l'affût, l'oeil rivé sur l'eau calme ; plus souvent, on les voit arpenter avec plus ou moins de vivacité les bordures humides et les zones inondées, de l'eau jusqu'à mi-jambe ou même au-dessus. L'ornithologue suisse Paul Géroudet résume cette attitude en ces termes : « l'aigrette garzette joint à ses séductions esthétiques une grâce des mouvements qui contraste avec la raideur flegmatique des grands hérons. (...) A la recherche de sa nourriture, elle a coutume de marcher en lisière de l'eau, tantôt sans hâte, tantôt en pressant l'allure, chaque pas semblant suivre une poussée en avant du cou sinueux. » En d'autres occasions, elle s'arrête, remue la vase par un rapide mouvement vibré de la patte et saisit prestement les bestioles ainsi délogées. Là où des concentrations ponctuelles de nourriture s'offrent à son appétit, l'aigrette ne craint pas la promiscuité : l'assèchement d'une rigole qui piège le menu fretin voit affluer des dizaines d'oiseaux blancs dont l'agitation quasi frénétique prend des airs de ballet, avec sauts et folles enjambées, les ailes semi-déployées, le cou tendu, dans un jaillissement de gouttelettes. Entre elles, les aigrettes ont élevé la tolérance au rang de code de bonne conduite.


Dans l'intimité de la héronnière

Aigrette garzette @ Alban Cordoba
Aigrette garzette @ Alban Cordoba
Sociables, elles le sont aussi lorsque, répondant aux puissantes sollicitations des hormones printanières, elles se mettent en quête d'un havre accueillant pour la ponte. Là où d'autres oiseaux recherchent l'isolement de la vie de couple, les aigrettes préfèrent la grouillante promiscuité de leurs congénères et celle d'autres hérons.
Les colonies ont une inclination particulière pour les bosquets mais peuvent jeter leur dévolu sur les roselières. Occasionnellement, des îles de sable dépourvues de végétation ligneuse sont adoptées : on y retrouve alors les sommaires amas de brindilles à même le sol où coincés sur les touffes de salicorne. Dans tous les cas, l'installation des aigrettes est étroitement tributaire de la sécurité du site vis-à-vis des prédateurs. C'est pourquoi un environnement amphibie (saulaies inondées en particulier) offre les meilleures garanties.
Nichée dans l'intimité d'un petit bois d'essences mixtes, la héronnière est un monde à part. Aigrette garzette @ Philippe Pulce
Aigrette garzette @ Philippe Pulce
L'oreille doit d'abord s'habituer aux sons déconcertants de tout village d'échassiers ; caquètements gutturaux et plaintes chevrotantes composant une bien singulière ambiance sonore. Dans cette cacophonie qui s'amplifie par moments, l'odorat évolue au milieu d'un univers olfactif aux fortes exhalaisons d'ammoniaque. Mais de tous les sens dont nous disposons, c'est évidemment la vue qui profite le plus de cette intrusion discrète au monde secret des hérons. Chez l'aigrette, les plumes allongées de la nuque trouvent à maintes reprises l'occasion de sortir de la réserve que leur confère un port habituellement pendant : redressés par l'excitation amoureuse ou par l'agressivité, ces attributs décoratifs n'ont pas leurs pareils pour rehausser la grâce des protagonistes en action. Et les brins soyeux dont notre héron blanc se voit paré pour quelques mois sur le bord postérieur du manteau apportent une touche de raffinement supplémentaire aux parades et aux joutes. Face à une telle harmonie, on en voudrait presque à la nature d'avoir commis une seule et unique faute de goût en dotant l'oiseau couleur de neige d'une voix coassante qui n'est pas en accord avec la délicatesse de sa tenue !
Aigrette garzette @ Alban Cordoba
Aigrette garzette @ Alban Cordoba
Les rejetons de l'aigrette présentent une physionomie primitive. Un corps à demi emplumé, un bec trop volumineux, de grosses pattes noueuses et un regard reptilien sont les éléments anatomiques assez peu flatteurs de ces gnomes hagards qui arrosent copieusement de jets de fiente les abords de leurs plates-formes.
L'arrivée des adultes, en provenance des sites de pêche, provoque toujours une indescriptible pagaille, portant à son comble les cris aigres et les borborygmes de ce petit monde, solidement ancré à ses antécédents antédiluviens. La scène du dégorgement alimentaire ne constitue assurément pas un modèle dans le registre de la tendresse filio-parentale ! Bousculé par ses frères et soeurs, le jeune le plus affamé plonge « à la hussarde » dans le gosier d'un des deux adultes. Si brutalement, qu'on finit par redouter que le parent nourricier soit vidé de ses propres entrailles ou perforé de l'intérieur par les coups de bec de l'insatiable progéniture !


Un suivi fructueux

En tant que spécialiste mondial des hérons, Heinz Hafner étudie depuis plus de 30 ans la population camarguaise d'aigrettes, sous l'égide de la station biologique de la Tour du Valat. Des milliers de jeunes bagués au nid, équipés de marques alaires colorées ou de radio-émetteurs ont permis de mieux cerner les exigences écologiques de l'espèce et de surveiller sa dispersion.
A l'approche de l'hiver, les aigrettes du delta du Rhône se maintiennent partiellement sur place. La plupart de celles qui désertent les lieux se diluent le long du littoral méditerranéen de France et d'Espagne. Mais une minorité entreprend une migration au long cours qui englobe une vaste zone comprise entre le Ghana, l'Egypte et les Canaries.
Heinz Hafner n'en finit pas de s'étonner de l'extraordinaire vitalité de sa protégée, lui qui l'a connue lorsque la Camargue représentait chez nous son unique bastion. « Aujourd'hui, elle est en passe de coloniser l'Irlande ! », précise-t-il ? Et d'ajouter : «que ce soit pendant la période de reproduction ou en dehors, les aigrettes sont devenues dépendantes des zones artificielles constituées, entre autres, par les rizières. L'espèce se porte bien mais nous devons rester vigilants car tout changement dans les pratiques agricoles et la gestion de certains marais pourrait avoir des conséquences désastreuses sur sa survie. »

Créé le 08/01/2005 par Yves Thonnerieux


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