Rouge-gorge. Pas si timide que çà !

Articles / DossiersNatur'ailes vous raconte. par Yves Thonnerieux

Est-il passereau plus populaire que le Rouge-gorge ? Assurément non ! Avec l'hirondelle et la mésange, il jouit à part égale du statut d'oiseau familier. Pourtant, qui pourrait se vanter de le bien connaître ?


Rougegorge familier © Jean Charennat
Rougegorge familier © Jean Charennat

On peut croire ou non aux légendes : chacune a sa part de rêve et de poésie. Celle du Rouge-gorge se rattache à la mort de Jésus. En ce temps là, ce n'était qu'un modeste oiseau au plumage brunâtre. Le jour de la Passion, il s'approcha bravement du supplicié sur sa croix ; de ses ailes, il essuya les larmes du Christ ; de son bec, il arracha les épines qui lui blessaient la tête, lorsqu'une goutte de sang tomba sur sa gorge, colorant à jamais son humble plumage. On pourra certes épiloguer sur la véritable couleur de cette tache. Inutile de chercher bien loin : le terme "orange-gorge" sonne mal ! Du coup, notre oiseau se voit crédité d'une coloration qu'il ne porte pas mais qui corrobore ce que dit la légende.

Outre ce plastron à nul autre pareil qui rend le Rouge-gorge immédiatement identifiable, la silhouette est originale : à contre jour -c'est-à-dire en l'absence de tout détail relatif au plumage-, le Rouge-gorge se résume à une entité tête-corps d'un seul tenant, le tout monté sur de longues pattes graciles. Ce portrait s'achève par deux gros boutons de bottine qui donnent au regard un air interrogateur. Le croira-t-on ? Le Rouge-gorge relève de la même filiation que le merle et la grive. C'est aussi un proche parent du rouge-queue, du rossignol et du traquet qui sont autant de membres célèbres de la famille des turdidés à laquelle les ornithologues se réfèrent pour désigner cette catégorie de passereaux.

Un calendrier immuable



Rougegorge familier © Léo Collin
Rougegorge familier © Léo Collin

Point n'est besoin d'en rajouter en guise de présentation. Pour évoquer l'intimité du Rouge-gorge, on pourrait choisir un individu au hasard (tous se ressemblent quel que soit le sexe). Nous n'en ferons rien ! Qu'il me soit permis de vous présenter LE Rouge-gorge que je m'attribue. Je sais bien que c'est abusif ; mais mon Rouge-gorge constitue l'un des éléments les plus importants de mon environnement quotidien. Quand je dis quotidien, c'est d'ailleurs exagéré puisque nous ne partageons ensemble qu'un jour sur deux. Mes carnets sont formels : depuis des années, il arrive dans la troisième décade de septembre (rarement avant) et disparaît dans les derniers jours de mars. Ce calendrier reste immuable : un Rouge-gorge me fait l'amitié -c'est du moins ainsi que je vois les choses- d'occuper pendant six mois le petit jardin qui est le mien dans la proche banlieue lyonnaise. Pour rien au monde, je ne renoncerais à ce privilège. En automne, il se fond dans la tonalité rouille que prennent les feuilles. L'hiver, au réveil, il est la petite flamme rousse qui réchauffe et console des nuits sans fin. Son envol printanier laisse un vide aussitôt comblé par l'arrivée dans mon jardin d'un cousin à lui, le rouge-queue à front blanc qui, aux premiers jours d'avril, rentre d'Afrique tropicale où il a passé la mauvaise saison. Ces deux là, à ma connaissance, ne se sont jamais rencontrés. On ne peut pas dire que l'un chasse l'autre ; ils se partagent simplement mon petit lopin de terre, à mi-temps.

Nés près du cercle polaire




Poussé par une curiosité bien légitime, j'ai voulu savoir où mon Rouge-gorge était supposé se rendre pour perpétuer sa lignée. Les archives de reprises de bagues du Centre Ornithologique Rhône-Alpes m'ont renseigné bien au-delà de mes espérances : sur la cinquantaine de rouges-gorges hivernants qui ont été retrouvés dans ma région porteurs d'une bague, beaucoup étaient nés en Suède et Finlande. D'autres populations ne font que traverser la région lyonnaise au moment de la migration : ce sont essentiellement des oiseaux bagués en Europe centrale (Pologne, Tchéquie, Slovaquie...) Il me plaît donc d'imaginer que mon Rouge-gorge habite en été les berges boisées d'un lac scandinave, peuplé de cygnes sauvages et hanté la nuit par la mystérieuse chouette lapone.


Le Rouge-gorge stationne chez nous en hiver, mais pas seulement. Tous ceux qui s'intéressent à lui le savent bien. D'après l'Atlas des oiseaux nicheurs de France, il figure à la 10ème place des oiseaux les plus communément représentés dans notre pays à l'époque des nids. Mais tel Rouge-gorge vu sur un lilas en fleurs au printemps ne sera pas forcément celui qui visitera votre mangeoire à oiseaux à l'heure des frimas. Nos rouges-gorges reproducteurs cèdent en effet volontiers la place en automne à ceux qui arrivent des latitudes septentrionales. La population française s'expatrie vers le bassin méditerranéen au sens large (Afrique du Nord incluse). Mais un pourcentage non quantifié d'entre eux opte pour un hiver parmi nous. Cette sédentarité relative est plus ou moins grande suivant les régions. Disons pour schématiser que le maintien sur place augmente en proportion à mesure que l'on se rapproche vers le Sud. Ce qui signifie que les rouges-gorges provençaux seront plus enclins à rester que leurs équivalents des Ardennes. Il y aurait aussi, dans une moindre mesure, une tendance identique sur l'axe Est-Ouest : la sédentarité des rouges-gorges étant vraisemblablement plus forte en Vendée que dans le Jura. Nos voisins anglais, toujours à la pointe en matière de biologie animale, ont dûment prouvé que dans le comté du Devon, la quasi totalité des mâles et un tiers des femelles restent cantonnés en hiver sur leurs sites de reproduction. On soupçonne les mâles français de migrer plus tard et moins loin que leurs compagnes ; mais comment l'affirmer ?

Un passereau irascible derrière une vulnérabilité apparente



Rougegorge familier © Jean Charennat
Rougegorge familier © Jean Charennat

A l'origine, le Rouge-gorge recherchait pour nicher une atmosphère fraîche et ombragée. Il s'est progressivement adapté au bocage, puis aux parcs urbains et aux jardins. En fait, sa répartition estivale couvre l'ensemble de notre pays, jusqu'à une altitude de 2 200 mètres dans les Alpes et les Pyrénées (ce qui correspond souvent à la limite supérieure des forêts). En plaine, des peuplements très favorables de feuillus peuvent retenir plus de 3 couples à l'hectare.


L'angélisme qui se dégage d'un rouge gorge, son petit côté attendrissant -corps en boule, oeil vif- qui nous fait "craquer" est passablement ébréché par le tempérament qu'il manifeste. Il existe en effet peu d'exemples d'oiseaux aussi agressifs que celui-là. Eté comme hiver, il défend son domaine contre l'intrusion de ses congénères. Quiconque possède un jardin peut vérifier au quotidien l'intolérance des rouges-gorges. Ces oiseaux voient rouge, au propre comme au figuré ! Accrochée à une branche, de la laine orange compactée en boule et ramenée à la taille d'un plastron de Rouge-gorge laissera rarement indifférent le mâle de votre secteur.

Et un miroir posé contre un mur sera pris d'assaut par le même propriétaire des lieux qui croira voir dans son reflet un insupportable rival (l'expérience doit être brève, car l'intraitable passereau peut fort bien s'assommer !). Des combats mortels entre mâles ont d'ailleurs été signalés. Mais en règle générale, le chant est une excellente façon d'atténuer les querelles de voisinage. L'ornithologue suisse Paul Géroudet est formel : "Ce mâle qui chante si joliment est en réalité un propriétaire sur son bien, et qui le proclame (...). Les qualités de douceur et de musicalité du chant ne laissent guère supposer sa véritable signification belliqueuse".


Le Rouge-gorge cherche essentiellement sa pitance en sautillant sur le sol, avec des mouvements saccadés ponctués de brefs arrêts. Les insectes et les vers forment la base du régime. L'oeil surdimensionné procure une excellente vision dans la pénombre des sous-bois et au crépuscule. En hiver, les baies occupent une place importante et le nourrissage artificiel profite à ceux qui se rapprochent de nos logis. On les verra alors faire honneur à la graisse, aux miettes de pains et aux petites semences, mais abandonner le tournesol aux mésanges et aux granivores exclusifs.


Les nichoirs que nous installons dans nos jardins intéressent très rarement cet oiseau. Son nid est une boule de mousse, d'herbes et de feuilles mortes, placée au niveau du sol. Mais la présence de chats peut pousser certains couples à nicher en hauteur.

D'où viennent-ils ?


Une enquête répercutée par la Société Ornithologique de France dans son Atlas des oiseaux en hiver apporte l'éclairage suivant : "des rouges-gorges de Scandinavie, du Danemark, du Nord de l'Allemagne, hivernent partout en France ; d'autres, originaires des pays Baltes et de Pologne, le font aussi, sauf à l'Est d'une ligne Dunkerque-Genève ; d'autres encore, en provenance de Tchécoslovaquie, de Hongrie et d'Autriche, passent la mauvaise saison dans la moitié méridionale du pays. Des populations venues de Suisse et du Sud de l'Allemagne occidentale font de même, mais au Sud d'une ligne Genève-Bordeaux (...) ; enfin, des oiseaux originaires des Pays-Bas et de Belgique, se répartissent, comme ceux des îles Britanniques, à l'Ouest d'une ligne Laon-Toulouse."

Un infatigable chanteur

Rougegorge familier © Jean Charennat
Rougegorge familier © Jean Charennat
Le Rouge-gorge est sans conteste l'un de nos meilleurs virtuoses. La mélancolie de sa mélodie est d'un charme discret lorsqu'elle retentit tôt le matin ou tard le soir d'un sous-bois jauni par l'automne. Car, à la différence de nombreux oiseaux, le chant du Rouge-gorge ne se limite pas à la seule saison des amours : au coeur de l'hiver, il clame encore ses titres de propriété ! Fait peu banal chez les passereaux, certaines femelles de rouges-gorges se mettent à leur tour à chanter là où elles hivernent ! La ritournelle de notre oiseau est d'ailleurs beaucoup plus sophistiquée qu'il n'y paraît, puisqu'un spécialiste français en bioacoustique y a décelé 250 éléments différenciés et un répertoire de 1 300 motifs, rien de moins !

Le chat, ennemi mortel


Outre-Manche, il y a 10 ans, le débat était houleux entre les inconditionnels du chat et les défenseurs des petits oiseaux. Trop de passereaux familiers tombaient en effet entre les griffes des matous anglais. La toute puissante Société Royale pour la Protection des Oiseaux demanda aux adeptes du nourrissage hivernal de mieux choisir l'emplacement des mangeoires. Disposée en hauteur et au centre d'un périmètre bien dégagé, la nourriture offre désormais de meilleures garanties de sécurité. Cela s'est rapidement traduit dans la banlieue de Londres par une augmentation de 20 % des rouges-gorges ; alors même que la densité des chats reste l'une des plus élevées au monde.

Témoignage : Noël Douzet de Rive de Gier (42)


"Pendant plusieurs années, un Rouge-gorge ne manquait aucun rendez-vous avec moi lorsque je bêchais mon potager. Il se posait sur les mottes de terre retournées, pour ainsi dire à mes pieds, nullement apeuré par mes gestes. Je le sentais attentif au moindre mouvement des lombrics mis à nu par mon activité. Il se désintéressait des plus gros ; ne saisissant que ceux qu'il pouvait engloutir. Un jour, il a disparu. D'autres rouges-gorges se sont succédés dans mon jardin, mais jamais avec autant de familiarité que celui-ci."

Témoignage : Marie-France Le Pennec de Lyon (69)


"Un jour, dans un bois, le hasard m'a mise en présence d'un jeune coucou. Ses parents adoptifs étaient un couple de rouges-gorges qui se relayaient sans relâche pour l'alimenter. Cet ogre était au moins six fois plus gros qu'eux ! Chez nous, le Rouge-gorge arrive dans le peloton de tête des oiseaux parasités par le coucou."


Créé le 27/10/2004 par Yves Thonnerieux


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