Roucoulez, les tourterelles.

Articles / DossiersLorraine et histoires d'oiseaux par Gilbert Blaising

Tourterelle turque © Jean Charennat
Tourterelle turque © Jean Charennat
Tout le monde connaît les Tourterelles turques qui habitent tout près de nous, les jardins, parcs et allées de nos villes et villages.

Répandues, peu farouches et souvent perchées bien tranquilles sur une branche, une antenne de télévision ou un lampadaire, elles ne peuvent échapper à notre vue même quant elles ne se font pas entendre par leurs cou-coûh-cou monotones et quelquefois lancinants. Elles ne sont silencieuses que pendant la période hivernale, alors que la plupart de nos hôtes ailés de proximité se taisent dès le début de l'été. Vraiment pas sauvage, notre tourterelle est cependant peureuse et timide. On peut la voir attendre autour d'une bassine d'eau que le merle ait terminé son bain avant d'oser s'abreuver.

Cet oiseau est évidemment banal y compris par son plumage quasi-uniformément beige pâle marqué seulement par un étroit demi-collier noir bordé de blanc sur l'arrière de cou. C'est son histoire qui est peu commune. C'est l'exemple le plus remarquable de l'expansion d'une espèce à l'échelle du continent européen. Originaire de l'Inde, son aire de répartition s'arrêtait encore au 19e siècle en Turquie où elle était sacrée. Ce n'est qu'à partir du début du 20e siècle que remontant par les Balkans, totalement envahis en 1930, elle a progressivement colonisé d'abord les pays comme l'Autriche ( 1940 ) l'Allemagne (1944 ) puis au Nord, la Hollande, le Danemark (1948 ) Enfin, vient la conquête de l'Ouest avec sa première observation dans l'Est de la France en 1950. Elle n'a atteint l'Andalousie que depuis 1976.


Tourterelle turque © Jules Fouarge
Tourterelle turque © Jules Fouarge
Son exceptionnelle fécondité de 4 à 5 couvées par an, sa sédentarité la protégeant des aléas de la migration, sa parfaite et immémoriale adaptation à l'environnement humain qu'elle affectionne et où elle trouve sa pitance de granivore, expliquent ce succès expansionniste. Alors que pour tant d'autres oiseaux, le drame réside dans la diminution de leur milieu naturel, la tourterelle turque bénéficie d'un espace vital en constante augmentation. Elle choisit plutôt des quartiers bien pourvus d'arbres, de parcs, d'allées et de jardinets. Elle ne pénètre guère dans l'univers minéral des centres-villes qui sont le domaine des pigeons bisets urbains.
Vu son implantation relativement récente, toutes les métaphores anciennes comme tourtereaux pour désigner les amoureux, ma tourterelle en tant qu'appellatif amoureux ou roucoulement pour les propos langoureux, ne peuvent se référer à elle, bien qu'elle puisse parfaitement les fonder par son propre comportement. Il suffit d'observer un couple de Tourterelles turques sur une branche, se serrant et se bécotant.


Tourterelle des bois © Philippe Pulce
Tourterelle des bois © Philippe Pulce
En fait ces expressions font allusion à la tourterelle des bois, notre tourterelle ancestralement indigène, mais bien moins connue parce que plus discrète, farouche et vivant à l'écart des habitations à la lisière des forêts, dans les bocages et boqueteaux. Plus svelte que la tourterelle turque son chant est plus doux : crouou'crou crrououh et son plumage plus varié. Son dos brun rouge est marqué de brun sombre, sa poitrine rosée, son ventre blanchâtre, sa calotte et sa nuque sont gris-bleu et les cotés du cou munis d'un écusson rayé de noir et de blanc. Au contraire de la tourterelle turque sédentaire, la tourterelle des bois est un migrateur au long cours nous quittant dès la mi-août pour rejoindre le Sahel sénégalais.


A la différence aussi de sa cousine immigrée, ses effectifs sont en sensible diminution. Le recul de ses biotopes sous l'effet de l'extension uniforme, exclusive et radicale des cultures agricoles, la sécheresse accentuée dans les territoires d'hivernage et surtout la chasse intensive sur leurs axes migratoires, essentiellement dans les départements du Sud-est et du Sud-ouest, constituent les facteurs de ce déclin.. Les prélèvements de la chasse étaient estimés il y a quelques années entre 200 000 et 300 000 oiseaux par an !
Et pourtant, il n'y a pas plus paisibles et moins nuisibles que ces deux espèces de tourterelles qui ont sensiblement le même régime alimentaire de base, à savoir des graines. La Tourterelle de bois les prélève sur les végétaux " sauvages " ou spontanés ; quant à la tourterelle turque, elle vit des graines perdues de céréales, des miettes de pain et de gâteaux glanées autour de nos habitations, dans les rues, les gares et autour des silos. Toutes les deux espèces sont très frugales. De plus, elles ne chapardent pas de fruits comme les étourneaux et ne pénètrent nulle part comme les moineaux domestiques dont elles n'ont pas, loin s'en faut, la hardiesse. Les Tourterelles turques, tout au plus, peuvent gêner tôt le matin, par leurs roucoulements inlassablement répétés, les personnes au sommeil léger. Mais à cet égard, les deux-roues aux pots d'échappement bricolés leurs sont très supérieurs.

Les Tourterelles turques, au contraire de leurs cousines des bois, n'ont généralement rien à craindre des hommes puisqu'elles ne fréquentent que les agglomérations où il n'y pas de chasse. Leur principal prédateur est la pie bavarde en ce sens qu'elle pille les nids soit des oeufs soit des poussins. Mais cette prédation ne menace pas l'espèce, comme c'est généralement le cas de toute prédation naturelle.
Donnant fréquemment une apparence d'apathie et de somnolence, les Tourterelles turques jouissent pourtant d'une grande facilité de vol, rapide et agile. Pendant les périodes nuptiales, le mâle défend son territoire par un spectaculaire exercice de vol . Dès qu'il aperçoit un intrus de son espèce, il s'élève presque verticalement de 10 à 20m, avec des battements rapides et claquants rappelant le bruit d'une hélice puis se laisse descendre dans l'espace revendiqué, en " parapente " ailes ouvertes tendues et poussant des cris aigres. En général, cette démonstration suffit à dissuader le concurrent.


Au contraire de nombreuses légendes populaires erronées, stupides voire néfastes qui se sont propagées touchant certains animaux, celle de douceur et de tendresse attribuée aux roucoulements et comportements des tourterelles est appropriée et sympathique.


Créé le 01/11/2003 par Gilbert Blaising


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